îles éoliennes – de Catane à Milazzo

épuisée par un hiver sans amour je suis partie très vite –

Catane

si vite en vérité qu’à Catane, les yeux brûlés par la lumière, je cède un instant à l’angoisse: pâle, idiote, brusquement débarquée sur le tarmac par pure passion pour le cinéma italien des années soixante, et maintenant?

oh je peux faire miennes les foules du Japon, la plus belle baie du Brésil, je peux passer la majeure partie de ma vie en exil je peux rêver du départ comme d’un homme neuf, un amour, je peux et tout autant m’effondrer sur un trottoir de Catane, écrasée de peur et de soleil.

là-bas l’Etna masse montueuse et chapeautée de fumée, j’ai lu hier qu’il ne cessait de frémir, soudain je dois sourire comme une femme amoureuse car l’homme qui s’assoit à mes côtés dans le bus me dit: « il a de la chance! »

et d’une minute coeur serré au soleil, l’autre amoureuse d’un volcan, la suivante j’écoute un homme en chemise parfumée m’expliquer en riant qu’il faut l’excuser s’il semble à demi-fou, portant avec précaution une boîte d’oeufs frais sur ses genoux, que cela n’a rien d’une lubie mais d’une promesse faite à sa mère, la perpétuation d’une tradition vénitienne selon laquelle on verse, dans la nuit du 28 au 29 juin, un blanc d’oeuf dans un verre d’eau pour convoquer l’apparition de la « barque de Saint-Pierre ». C’est la « barca di San Pietro » dont il tient son prénom — bateau d’albumine, voiles blanches que de longs fils glacés relient à la surface: lorsqu’il me montre des photos sur son téléphone je pense à des choses lointaines, ésotériques et très belles comme la maison de sel gemme de Breton, ou la nouvelle de Cortazar dont le titre de Fils de la vierge, toujours si mystérieux pour moi, a inspiré le Blow Up d’Antonioni.

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mon volubile voisin me dit aussi que de toutes les îles éoliennes il a choisi d’aller se reposer sur Salina, vous voyez, celle où a été filmée Il Postino? je n’ose pas lui dire que j’ai fait tout ce voyage pour trouver le morceau de rocher où Lea Massari disparaît dans L’Avventura.

tout le long de notre conversation, légère et apaisante, je n’ai quitté des yeux la masse de l’Etna — présence physique et fabuleuse dont la fumée ininterrompue me fascine.

Milazzo

à Milazzo j’achète une glace et un ticket de ferry, je rêve sur le pont dans la musique des conversations, familles nombreuses assises sur leurs valises, enfants aux moues boudeuses dans le sillage de leurs parents — toutes les filles de mon âge sont vissées au bras d’un loulou à lunettes de soleil ou rient dans l’oreille d’une copine, en anglais, en allemand. je regarde droit devant vers les volcans.