Vulcano

île de Vulcano

s’il faut une bouche aux enfers la voici: masse monstrueuse de la montagne, fumerolles soufrées, boues fades où se baignent des corps abîmés. je pose mon sac derrière la porte d’un couloir sombre, dans le village déchiqueté de soleil j’erre et me perds et pourtant de partout le volcan me regarde.

j’en serais malade, et fascinée.

bord des larmes d’être si seule, fragile, bouleversée par la lumière implacable ou la difformité des rochers. sur les chemins de poussière jusqu’à la plage de sable noir j’étouffe dans l’odeur de chair morte des jasmins. la nuit tombe, la montagne menaçante ne disparaît jamais.

assise en terrasse pour chercher le vent et un air à danser, si blanche dans ma peau, innocente soudain, poignets braceletés comme pour le sacrifice.

la nuit je dors sur le ventre du volcan.

à l’aube pourtant je n’ai d’yeux que pour lui – présence immense qui pèse de tout son poids sur l’île. je m’en vais sur la piste de poussière comme à travers le désert — je pense à l’homme désemparé errant dans les cendres du Teorema de Pasolini, l’homme aimé et abandonné qui laisse tout derrière lui… et dans le matin qui monte la chaleur se fait accablante, et dans l’éboulis des rochers ma fatigue me revient, dépassée tout à l’heure par trois Britanniques tout bruyants de bonheur dans le silence béant je les retrouve en contemplation depuis le promontoire –

au loin les îles s’étalent dans le soleil: Alicudi, Filicudi, les secrètes, Lipari la très proche, Salina l’ondoyante, Panarea pentue dans le lointain, Stromboli le monstre merveilleux –

Version 2

je ne sais plus si d’eux ou moi la conversation s’est lancée, lui sans doute avec ses yeux très bleus et son air à rire de tout, à commencer de lui-même, ce charme anglais qui n’en finit pas de me désarmer

oui lui, l’âge de mon père, léger comme un cabri sur les rocs escarpés, qui récite le Shakespeare qu’il peut pour m’amuser — moi toute pantelante qui m’exclame : « I spend way too much time in the library! »

entrée trop vite dans les fumerolles, poumons et yeux brûlés, j’ai aimé qu’il saisisse mon bras d’autorité pour me ramener plus bas, s’excusant soudain il dit qu’il est médecin, j’avoue mon obsession pour l’histoire de la médecine, nous voilà à causer gaiement de traités médicaux du 17ème siècle sur la bouche d’un volcan italien

il me parle et m’attend, il me laisse faire mon chemin, aux éboulis il me tend la main, l’air de rien, lorsque je m’arrête il maintient la conversation, je sais que c’est sa façon de me porter à travers la chaleur et l’épuisement, et je lui en suis reconnaissante.

lorsqu’enfin nous descendons nous retenons notre allure – le corps entier luttant contre les rivières de sable qui nous entraînent en avant – ni l’un ni l’autre ne savons mettre fin à cette joie qui nous absorbe dans le soleil violent

le soir, robe noire pour dîner sur son voilier, coeur battant comme pour un rendez-vous et c’est un peu ça.