Lipari

Lipari je suis arrivée les larmes aux yeux –

toute cette vie dont on arrache de ci de là des morceaux insatisfaisants, dont on croit parfois qu’elle ne cessera jamais de nous décevoir, et soudain: un volcan jaune et bleu, un homme au calme sublime

hier dans la nuit tombée tôt j’ai traversé les chemins poussiéreux, l’odeur violente des boues blanches – il m’attendait sur la plage, il parlait aux enfants, il était tout pour moi dans ce crépuscule rouge, l’homme tranquille yeux liquides qui vit le monde comme un voyage

dans l’évident balancement du voilier je croquais des glaçons et des quartiers d’orange – contenue dans ma peau dans l’étroitesse du ventre du bateau, libérée soudain sur le pont et l’eau froide, l’eau noire qui me porte comme une main

lui, son anglais de la Reine, lèvre toujours relevée pour sourire, l’air de ne s’étonner de rien, main dans mon dos ruisselant il s’est troublé soudain

autour de nous le monde s’est retiré dans une marée distante – j’ai penché la tête sur une chanson de Hendrix

Drifting on a sea of old heart breaks
On a life boat sailing for your love

voici donc Lipari, à peine descendue du ferry j’étais heureuse de fuir cette ville de carte postale pour m’installer dans les hauteurs, une maison blanche avec ses terrasses éoliennes complètement ouvertes vers la mer, rideaux gonflés par le vent,

je m’endors dans une chambre à baldaquin, aux étoiles froides qui se découpent parfaitement d’un ciel sans nuages, veillée par un chat blanc – une fatigue immense m’a saisie soudain, la fièvre du volcan et de l’homme au grand calme

Francesca m’apporte du miel et du thé pour soigner ma gorge, elle rit de ma langueur, m’appelle sa principessa

si elle savait! hier soir encore j’étais la reine du monde.