Panarea – Basiluzzo – Lisca Bianca

de Lipari je prends le bateau pour Stromboli, on me promet du sable fin de la plongée sous-marine des restaurants à la mode des vues à couper le souffle et même des ruines romaines, je n’ai qu’une seule question: s’arrêtera-t-on à Lisca Bianca? Matteo hausse les épaules, oui, on peut jeter un oeil à ce morceau de rocher posé comme à plat dans la mer, sans plages et sans attrait, on peut mais pourquoi? oh lui dis-je, une sorte de pèlerinage, et le beau garçon italien, touchant d’un doigt la croix qu’il porte au cou, dit très simplement: je comprends.

un groupe mêlé d’hommes et femmes a pris possession du petit bateau, semant là leurs masques de plongée, ici leur rire tonitruant, interpellant le second qui fume avec eux à l’arrière. j’ai trouvé refuge dans la cabine, où Matteo me parle maintenant avec une sorte de déférence divine: voici Panarea, la pointe inclinée seule émergente d’un immense volcan effondré et dont on suit les reliefs sous-marins sur son moniteur, l’eau n’est pas profonde, au pied de l’îlot de Basiluzzo les mosaïques romaines tracent un cercle blanc et brillant dans l’eau limpide, l’air marin se charge du parfum des câpres, des bruyères, et des oignons sauvages –

je m’avance à la proue du bateau – je reconnais en moi la puissance extrême contenue dans les orgues de pierre, la pression exercée sur ce magma mille fois millénaire et qui n’en finit pas de tenir bon –

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très doucement Matteo continue d’égrener le chapelet des pierres volcaniques: rhyolite rosée piquetée de quartz, feldspath, amphibole, obsidienne brillante que rehausse la pierre ponce blanchie par le soleil, mais déjà je regarde la petite fille éblouissante de joie et de beauté, qui très lentement descend dans l’eau froide de la crique, en fermant les yeux… les femmes sur le pont l’appellent et la câlinent mais c’est vers moi qu’elle vient, vers moi qu’elle reste, à moi seule qu’elle parle, au point que son père tout naturellement m’emmène déjeuner avec eux au pied de l’église de Panarea. il est italien, la petite vit à Stockholm avec sa mère, j’ai envie de rire car c’est sur Stromboli qui brûle tout près que Ingrid Bergman est tombée enceinte de Roberto Rossellini, dans la maison rouge que les randonneurs pressés de prendre des photos de leurs exploits dépassent désormais sans ciller.

mais je vais trop vite – car voici qu’apparait Lisca Bianca, le morceau de roche et romarin sauvage où Lea Massari disparaît dans L’Avventura.

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je n’ose plus compter les pages de ce journal dévouées entières à ma passion pour Antonioni –  pour ce que l’on pourrait nommer un peu pompeusement son « esthétique de la disparition » – l’invisible visible de Blow Up, l’atteignable fondu dans la distance de Identificazione di una donna, le trouble identitaire de Professione: Reporter, la façon même dont Monica Vitti vit sa solitude dans les bras de la foule ou ceux d’Alain Delon dans L’Eclisse – j’en trouve la cristallisation dans L’Avventura: on peut, sur un îlot sans issue de la mer Tyrrhénienne, disparaître absolument aux autres et à soi-même.

pour moi la grande intelligence d’Antonioni réside dans son refus d’expliquer la disparition: aucune raison, aucune suggestion ne sera offerte au jugement du spectateur. il n’est pas question de vraisemblance – il s’agit de créer des situations: expérience de la perte pour Monica Vitti, de la confusion, du deuil impossible, de la culpabilité d’aimer le fiancé de celle qui a cédé sa place.

Lisca Bianca – une île infime, inhabitée, aux confins de la mer, battue par des vents et vagues telles que le tournage en a été menacé pendant des mois. la cabane de bois où Monica Vitti passe la nuit, la fenêtre par laquelle le jour se lève sur sa vie nouvelle – rien de cela ne reste, rien d’autre que l’image de cinéma accolée à mon oeil et qui m’a menée jusqu’ici.