Palerme

j’ai quitté les îles éoliennes à regret, et pour le seul désir de retrouver, à Palerme, la belle amitié de Marina. départ dans les larmes, bateau ensommeillé, j’oscille dans la chaleur collante de la ville, je trouve enfin mon repos dans les eaux fraîches de la Zisa, un palais arabo-normand qui pour la seule évidence de sa pierre brillante mérite son nom de « splendeur ». un courant d’air frais circule dans les couloirs et jusqu’au tréfonds des cours, climatisation d’époque tout à fait étonnante, qui s’affraîchit encore à l’eau pure des fontaines. à l’étage le plus haut, dans ce qui devait être la plus grande salle de réception ou d’apparat, la fenêtre encadre toute la masse régnante de la montagne.

le soir je retrouve Yaele, Teresa prépare à dîner, je suis très loin soudain de ma solitude éolienne, la belle Noémi nous rejoint dans la Khalsa -frange courte sur le front qui se soulève au vent- si loin de moi-même qu’un instant encore je crains de me trouver entourée, un instant très court car déjà Marina rit, elle dit: c’est l’heure de la Vucciria, c’est l’heure de la boucherie.

dans les rues aux pierres sombres, sales, dans les rues tatouées je suis Marina comme un animal docile, le jour tombe tout doucement, emportant avec lui le lustre des statues, des églises, dégageant soudain dans l’obscurité chaude les contours d’une ville comme on dirait d’un corps, fétide et languissant.

corps pressés dans les cours, les places, corps dénudés dans la moiteur – on me donne des verres, des cigarettes, on touche mes épaules, l’intérieur de mes mains, on se presse dans les rues jonchées de détritus, les rues pavées où s’écoulent le filet d’un égout, d’une fontaine délabrée, on interpelle le vendeur du coin de la rue pour qu’il me fasse goûter le révéré petit pain cà meusa, rate et poumon de porc arrosés du jus frais d’un citron, on guette ma réaction, on rit, à nouveau on me tend des verres, des cigarettes, on me parle en cinq langues, et dans la ville détruite, la ville apocalyptique s’élève le rire merveilleux des filles qui d’un rien se serrent dans les bras.