Palerme – la nuit dans la Vucciria

dans la Vucciria les murs déchiquetés les cours étroites qui sentent l’égout la friture l’eau sale au pied des escaliers, Marina pousse une porte et une autre, de l’obscurité à peine troublée par le reflet des écrans de télévision nous montons dans les étages, l’appartement aux terrasses ouvertes sur la mer, une sorte de jardin d’Eden, vue dégagée sur la baie, les bateaux de croisière qui lancent leurs lumières dans la nuit

– je ne voulais pas venir, je lisais Tender is the Night sous les palmiers du jardin, le livre que Lea Massari laisse sur le bateau de L’Avventura et que j’ai retrouvé, par hasard, sans hasard, dans une poche de ma valise –

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sur la terrasse la fête battait son plein;  je pensais à la joie forcée de Lea Massari, je pensais: disparait-elle pour qu’enfin on lui fiche la paix? alors, debout à la balustrade et contemplant la mer, lorsque je reçois le sourire d’un (très) beau garçon je réponds avec magnanimité, mais quand venant droit sur moi il me dit « on se connaît déjà n’est-ce pas? » toute ma sympathie tourne brusquement à la froideur. Marina déclare avec suspicion qu’il n’a pas l’air d’être sicilien, je découvre avec horreur qu’il est comédien, nous l’évitons soigneusement jusqu’à ce qu’il me glisse, tranquillement: tu étais il y a deux nuits sur la piazza en bas, dans une robe noire, avec les cheveux attachés, et tu riais en mettant la main devant ta bouche comme une femme japonaise.

ah?

je sais ce que cela veut dire, je ne relève pas, je le laisse évoluer, quand il revient vers moi peu après j’aime l’évidence de la situation qui s’installe, il est calme, un peu danseur, ses gestes sont mesurés, son rire franc et ses yeux n’hésitent pas. j’ai vu bien sûr la façon dont il porte ses épaules, dont il s’assoit en plantant ses jambes dans la pelouse factice de la terrasse, et comme il marche dans mon sillage.

à un moment de la soirée je m’ennuie, je m’échappe, il me suit sur le balcon qui surplombe la place de la Khalsa, je baisse ma robe jusqu’à la taille et je dis: maintenant. je pense à Lea Massari, à ses grands yeux brûlants, car je comprends en elle cette même satisfaction physique de plaire, d’être tenue dans des bras solides, serrée dans notre peau de pacotille, brusquement nue et faisant face à la nuit depuis le septième étage d’un immeuble battu par le vent.

la nuit dans la Vucciria il m’emmène, il salue les punks, les ivrognes, les statues, il marche avec la tranquillité du garçon des rues (c’est la deuxième fois que je m’offre à un homme qui me dit qu’il a grandi dans les rues de Palermo, mais l’autre, légendaire, parlait de Buenos Aires), je ne dis pas un mot, je suis sa main, sa bouche, le long des escaliers qui montent d’un coup dans des tourelles de pierre humide, un appartement immense dont les fenêtres s’ouvrent sur le port et le cri des oiseaux invisibles. il met un disque de jazz, sert une liqueur, se laisse contempler un moment à la lumière d’une lampe en papier: sa peau mate, parfaite, arcades et pommettes modelées pour des yeux comme j’aime, sombres, amandés, receleurs de secrets –

la nuit dans la Vucciria le garçon aux boucles brunes me touche avec grâce mais il ne sait pas qu’il me faudrait bien plus encore, il ne peut pas me donner la saccade violente dont j’ai besoin, toute la nuit il me serre et me regarde, s’allonge sur mon dos, m’offre sa bouche pendant des heures. je suis surprise de cette douceur adolescente — attendrissante, nécessaire, mais je suis à un moment de ma nuit intérieure qui appelle des amours plus physiques, plus violentes, dont personne ne peut entièrement me donner satisfaction: je déborde, depuis plusieurs jours, d’une sexualité languissante et qu’attisent le soleil, la chaleur, les robes lourdes sur la peau dans les nuits inconnues.

la nuit dans la Vucciria l’eau coule avec ferveur dans une baignoire à pattes de lion, car la nuit dans la Vucciria c’est presque le jour déjà, le moment de tirer les rideaux dans le murmure montant de la ville

je dors comme un rocher tombé loin dans la baie. dans la chaleur liquide de l’après-midi il m’installe en terrasse du restaurant de l’un de ses amis, il me nourrit de poissons et sorbets, ricotta à la cuillère, un granité de citron avec du café noir. des hommes s’arrêtent, des femmes avec des cartons à dessin, une New Yorkaise affublée d’un grand turban et de lunettes de soleil – pour lui tout le monde s’appelle cousin, cousine, même le pharmacien à qui il demande pour moi un cachet de paracétamol nous invite à nous assoir dans l’officine, et manger un gâteau.

il est si fier de sa ville, de me promener dans la foule, il est d’une grande beauté, immédiate, évidente, dans la rue on nous regarde beaucoup – je me rappelle que je suis belle aussi.

le soir les filles m’attendent au Nzsocchè, le bar lesbien où elles se sont connues – je suis pétrie d’une joie liquide et palpable, l’envie cruelle de baiser avec un inconnu et d’être amoureuse à la fois. le volcan intérieur n’en finit pas.