revenir dans la vie

selon tous les codes en vigueur et les hochements de tête de mes camarades, ce garçon américain qui s’obstine à venir me chercher chez moi pour m’emmener dîner, c’est une date —

au restaurant je m’étonne à voix haute quand j’aperçois la forme de son tatouage sous sa chemise, et le garçon si bien éduqué si réservé se déshabille à demi en public pour moi — c’est une façon de respirer dans ces draperies ces courbettes le serveur qui en fait des tonnes sur une pauvre bouteille de Malbec — can we get out of here? il me suit dans la nuit il me dit des mots comme you are so intimidating and fascinating and mysterious et je me mets à rire, tendrement parce que dans sa bouche ce sont des mots honnêtes, et que j’ai passé l’âge de blesser ceux qui s’offrent comme ils sont. brusquement je lui dis: but I am terrified of men.

nous marchons sur les pelouses sombres, il ne cherche ni ma main ni ma bouche il est parfait quand il dit: would you like to talk about it? on dirait une série télé: scène de vie de campus, la fille est tendre mais abîmée, le type trop doux pour être vrai, plus tard il lui dira qu’il va faire son post-doc de sciences politiques à Harvard, il l’invitera à venir, elle a tant d’amis à Boston — elle ne viendra jamais.

pour le moment, extérieur nuit, elle s’avance à danser car elle a entendu la belle voix de Martina Topley-Bird —

you sure you want to be with me?
I’ve nothing to give

je ris, je lui dis: c’est la chanson de mes seize ans, le début d’une sorte de longue hypnose, couloirs sans fin tunnels sensuels et tristes de l’adolescence.

je pousse la porte de l’observatoire, un type dégingandé prend mon manteau, un autre me parle de la couleur des galaxies, c’est la nuit et la beauté sous ce dôme centenaire: Maxinquay, le premier album de Tricky, Massive Attack, Protection, Tracey Thorn languissante:

you can’t change the way she feels
but you could put your arms around her

J rit car mes yeux se sont ouverts d’un coup —

au télescope la lune s’offre sur un plateau: comme moi faite de morceaux, comme moi ravagée et splendide, une part entière d’elle-même qui lui échappe d’abord;

sous le dôme centenaire la nuit nous tient et nous est accessible, les panneaux roulent dans un fracas assourdissant, on monte et on descend des échelles vers les étoiles, la lune très belle comme mangée du dedans, Jupiter coupé en deux par une ceinture rougeâtre, Saturne exceptionnel aux anneaux inclinés, oh Jupiter et ses lunes en ligne c’est si beau et étrangement rassurant: tout est en ordre.

surgissant sur les pelouses inondées de nuit je pense à vous Io, Europe, Ganymède, Callisto,

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Amalthée, Himalia, Elara, Sinopé,
Pasiphaé, Lysithéa, Carmé,
Ananké

toujours présentes et pourtant invisibles

indifférentes à notre astronomie
aux noms que nous donnons aux dieux de nos mythologies

aux mouvements même de mon coeur

– dans la nuit un daim est venu me souffler dans la main.